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domingo, 29 de agosto de 2010

1839, Março - JOURNAL DES SAVANTS

1839

 Março
JOURNAL DES SAVANTS

Pag. 173 – 183
Sur les effets chimiques des radiations, et sur l’emploi qu’en a fait M. Daguerre, pour obtenir des images persistantes dans la chambre noire



Premier article.



Depuis le commencement de cette année, l’attention des physiciens et des artistes a étè vivement excitée par l’annonce imprévue d’un procédé chimique, tenu jusqu’à présent secret, au moyen duquel M. Daguerre l’inventeur du Diorama, serait parvenu à tracer, ou plutôt à faire tracer par la lumière même, le dessin minutieusement fidèle de tous les objets immobiles, paysages, édifices, statues, bas-reliefs, actuellement éclairés par les rayons émanés du soleil, de l’atmosphère, ou des flammes terrestres. De sorte que la même effluence qui, concentrée par l’œil, va peindre les objets sur la membrane sensible de notre rétine, irait ici de même, et non moins délicatement, former leurs images sur un plan revêtu d’un vernis impressionnable par son action, où elles resteraient fixement empreintes mais sans leurs couleurs. On aurait ainsi un dessin d’une seule teinte, non pas un tableau colorié. De plus, l’œil voit en un moment indivisible, au lieu que la substance de M. Daguerre a besoin de quelques minutes pour sentir les rayons venus des objets et s’en affecter. L’art humain, si habile qu’il soit, ne peut jamais prétendre à reproduire en tout point les miracles de l’organisation.

Les personnes qui ont vu les dessins de M. Daguerre, ne peuvent trouver de paroles pour en louer assez l’exactitude, fa finesse, et l’harmonie. J’ai été plusieurs fois témoin de l’étonnement avec lequel nos plus grands peintres y admiraient la fidélité de distribution des ombres et de la lumière, s’y mêlant, s’y dégradant comme dans la nature même, avec une simplicité de moyens que l’on n’aurait jamais supposé suffire à leur représentation. L’un d’entre eux et des plus éminents, n’a pas craint de dire devant moi : « J’en ai plus appris en deux heures, sur mon art, en présence des tableaux de M. Daguerre, que je n’en avais appris pendant toute ma vie dans mon atelier » . Quelques remarquables que fussent ces productions, si la perfection du dessin en faisait le seul mérite, peut-être n’aurions-nous pas songé à en entretenir les lecteurs du Journal des Savants ; ou du moins ce ne serait pas l’auteur de cet article qui devrait en rendre compte. Mais le procédé par lequel on les obtient, quoique resté secret dans ses détails, est essentiellement fondé sur un effet chimique dont on a déjà plusieurs exemples ; et il est realisé par un appareil d’optique connu, qu’il a toutefois fallu modifier pour l’adapter avec le plus d’avantage à ce but spécial. On peut y avoir de l’intérêt à indiquer théoriquement la route que M. Daguerre a dû suivre, pour arriver de ces points de départ aux résultats qu’il a obtenus. On peut aussi être curieux de connaître les tentatives qui ont précédé son succès, ou qui se faisaient simultanément pour arriver au même but, sans savoir qu’il l’eût déjà si complétement atteint. Enfin, il ne sera pas sans utilité de montrer les conséquences ultérieures auxquelles ces recherches conduisent ; et de faire voir qu’elles sont le commencement d’une chimie nouvelle, fondée sur une classe spéciale d’actions que l’on n’avait pas encore suffisamment étudiées, lesquelles influent indubitablement sur une multitude de fonctions des êtres organisés, si même elles n’en sont la cause efficace et déterminante.

Toutes les personnes qui ont quelques notions de physique, ou quelque pratique des arts du dessin, connaissent l’appareil d’optique appelé chambre noire. Il se forme d’abord d’un miroir plan, el s’il se peut métallique, lequel réfléchissant les rayons lumineux venus des objets extérieurs, les jette sur une lentille achromatique qui les concentre à son foyer. Chaque point radieux donne ainsi pour image un point brillant, teint des mêmes couleurs naturelles. Tous ces foyers sont reçus sur un tableau blanc placé derrière l’objectif, à la distance precise où ils se forment, de manière que leur ensemble y compose une petite miniature, qui est l’image des objets d’autant plus nette et plus fidèle que l’objectif est plus parfait. Pour soustraire cette peinture au mélange de toute lumière étrangère, le tableau et l’objectif sont enfermés dans une boîte à parois opaques, couvertes interieurement d’un enduit noir, comme la chambre intérieure de notre œil, disposition qui a donné son nom à tout l’appareil. L’observateur, ou le dessinateur, introduit dans cette chambre noire son buste enveloppé d’un rideau opaque ; de sorte qu’il peut, ou seulement contempler l’image formée, ou en fixer les détails en les suivant avec un crayon. Il pourrait même, en remplaçant les couleurs de cette image optique par des dissolutions de même teinte, obtenir un dessin colorié permanent ; ou encore y mettre seulement des ombres et des lumièrcs à leur vraie place, avec les dégradations de ton qu’il y voit ; ce qui donnera un dessin, avec ou sans couleurs, d’autant plus fidèle que les nuances observées auront été reproduites plus exactement.

Maintenant, l’invention de M. Daguerre consiste à supprimer tout ce travail d’art, en étendant sur le tableau une couche mince d’une substance impressionnable par la radiation réfractée, de manière à s’affecter le plus vivement dans les places où la lumière est la plus vive, et à les laisser tout à fait blanches ; à s’affecter moins ou la lumiére est moindre, en y laissant un ton moins clair ; et enfin à se maintenir intacte et noire dans les parties complétement ombrées. Après quoi, ces nuances étant produites sur le fonds du tableau, l’emploi de quelque procédé, physique ou chimique, arrête le progrès des modifications que la substance sensible éprouvait, ou la transforme en une matière non impressionnable ; de sorte que l’image formée sous l’infiuence de la radiation se trouve fixée avec toute sa pureté optique, sans aucune intervention de l’art.

La chimie a depuis longtemps découvert des préparations qui s’impressionnent ainsi diversement quand elles sont exposées au soleil ou même seulement au grand jour. Tout le monde a pu remarquer les changements que cette exposition prolongée produit dans la plupart des matières colorantes, employées pour la teinture. L’étude des modifications chimiques ou physiques qu’elles éprouvent alors, a été le sujet de becaucoup d’expériences par lesquelles on a constaté l’inégale aptitude des diverses parties de la radiation pour déterminer ces phénomènes, dans des cas divers, selon l’espèce de substances impressionnées, et selon la nature du milieu qui les environne. On a reconnu par là que ce genre d’action a une très-grande influence sur plusieurs fonctions essentielles de la vie végétale ou animale. En nous bornant ici à considérer les préparations chimiques, celles ou ces modifications sont les plus marquées, surtout les plus rapides, sont généralement des combinaisons du chlorure, de l’iode, du brome, du cyanogène ; et les effets observés consistent, soit dans la décomposition totale ou partielle de ces combinaisons sous l’influence de la radiation à laquelle on les présente, soit dans la formation d’un nouveau composé qui s’opère sous la même influence, et qui s’opérerait beaucoup moins vite dans l’obscurité, ou même ne s’y produirait pas. Je citerai seulement comme exemples le chlorure d’argent qui, d’abord blanc dans l’obscurité, se colore ensuite en violet, puis noircit quand il est exposé à la radiation même diffuse ; le bromure d’argent qui, d’abord jaune, devient ainsi vert puis presque noir ; le bleu de Prusse qui, d’après une expérience de M. Chevreuil, perd du cyanogène au soleil, dans le vide, et blanchit, puis reprend de l’oxygène dans l’obscurité et redevient bleu ; enfin le mélange du chlore avec l’hydrogène, qui étant renfermés ensemble dans l’obscurité à l’état gazeux, restent désunis, mais se combinent lentement à la lumière diffuse du jour, et s’unissent instantanément avec une explosion violente sous l’influence de la radiation solaire ; formant alors un acide d’une grande énergie appelé l’acide hydrochlorique, qui se combine ensuite avec les bases salifiables sans laisser séparer les éléments.

Je viens de définir ces résultats d’après leurs caractères apparents, quand j’ai dit qu’ils sont déterminés par l’action de la lumière. Mais ce que nous appelons lumière est un principe composé de parties diverses, comme on s’en assure en brisant par le prisme un trait délié de lumière solaire introduit seul dans l’obscurité. Car ce rayon qui, jeté directement sur une toile blanche, ou reçu immédiatement dans nos yeux, produit la sensation de blancheur, étant ainsi réfracté par le prisme s’y décompose et s’y disperse en une image lumineuse que l’on appelle le spectre, et qui est allongée dans le sens de la réfraction. Ceci prouve d’abord que le rayon contient primitivement des parties spécifiquement diverses, puisque tombant sur le prisme toutes ensemble, dans des conditions d’incidence identiques, elles éprouvent des déviations inégales en le traversant. Puis, chacune de ces parties, étant étudiée isolément des autres, ne produit plus dans l’œil, sur la toile, la sensation du blanc, mais celle d’une certaine couleur spéciale dont on peut employer le nom pour la définir. On distingue ainsi dans le rayon blanc total, des rayons rouges , orangés, jaunes, verts, bleus, indigos, violets, ce qui exprime seulement l’espèce de sensation qu’ils excitent. Et ce n’est même là enore qu’un énoncé abrégé du phénomène, par lequel on désigne seulement ses phases principalement appréciables ; car il y n réellement dans le spectre total une succession infinie de nuances, qui passent par degrés insensibles de l’extrême rouge au violet extrême. Or, en plaçant, non plus l’œil, mais des produits impressionnables par la lumière, ou même des thermomètres très-sensibles, dans ces diverses parties du rayon total, on trouve qu’ils y sont affectés fort diversement. Par exemple, le thermomètre accuse ainsi des impressions calorifiques, opérées vers l’extrémite rouge du spectre, et qui, de là s’affaiblissent progressivement jusqu’à devenir nulles ou à peine sensibles vers 1’extrémité violette. Le chlorure d’argent au contraire, est affecté et noirci quand on l’expose aux rayons violets, tandis que les rayons rouges ne le changent point. Même, en poursuivant ces expériences, on a découvert que le plus grand effet calorifique n’a pas lieu dans le rouge visible mais au delà, en dehors du spectre lumineux, ce qui prouve l’existence de rayons spécialement calorifiques, moins réfrangibles que tous les rayons lumineux, et d’autres plus refrangibles que les précédents, quoique calorifiques, qui restent compris dans la partie lumineuse du spectre. On a reconnu semblablement, que ce n’est pas dans le violet extrême, mais au delá, et hors de cette partie du spectre visible que le chlorure d’argent est le plus vivement affecté ; de sorte qu’il y a aussi de ce côté des rayons invisibles, plus réfrangibles que le violet extrême, lesquels sont les plus efficaces pour impressionner cette substance , quoiqu’ils soient inefficaces sur notre retine pour y exciter la vision. Des expériences postérieures, faites avec des instruments thermoscopiques infiniment plus delicats que le thermomètre ordinaire, ont achevé de preciser ces notions, quant aux rayons calorifiques, en montrant que leur existence est physiquement distincte, et indépendante, des rayons qui excitent en nous la sensation de lumière ; qu’ils peuvent être complétement séparés de ceux-ci, comme ceux-ci peuvent en être isolés ; de sorte que l’on peut obtenir également de la chaleur sans lumière ou de la lumière sans chaleur sensible 1([i]). Il restait à faire des études analogues sur les parties spéciales de la radiation, soit solaire soit diffuse, qui determinent des effets chimiques, ou qui rendent certains corps phosphoriques lorsqu’ils y ont été quelque temps exposés. Les resultats si étonnants

de M. Daguerre sont venus donner un interêt pressant à cette recherche, et fournir même des éléments d’expériences qui manquaient pour la tenter ; soit par la communication libérale de plusieurs effets qu’il avait observés lui même avec d’autres vues, soit en nous indiquant de nouvelles préparations très-impressionnables qu’il avait formées, et qu’il avait abandonnées comme n’étant pas applicables à son but, quoiqu’elles le fussent au nôtre. Alors, en rassemblant toutes ces indications, et distinguant les différences spécifiques d’actions qu’elles décèlent, on s’est troué conduit à considérer généralement les radiations émanées des corps materiels, célestes ou terrestres, comme composées essentiellement d’une infinité de rayons ayant des qualités et des vitesses diverses, susceptibles n’être émis, absorbés, réfléchis, réfractés, et qui, selon leurs qualités propres, parmi lesquelles il faut comprendre leur nature et leur vitesse actuelles, peuvent produire la vision, la chaleur, la phosphorescence, déterminer certains phénomènes chimiques, et probablement exercer en outre sur les matières inertes, comme sur les corps vivants, beaucoup d’autres actions qui nous sont encore inconnues, lorsqu’ils sont reçus par des corps ou par des organes sensibles à leurs impressions. Cette idée générale est tout à fait indépendante de la nature physique des radiations en elles-mêmes. Si on les exprime ici par, des caractères de matérialité, c’est parce que l’on n’en trouve pas de plus commodes pour les énoncer. Car personne ne peut jusqu’ici savoir avec certitude si les radiations, tant visibles qu’invisibles, résultent réellement de corpuscules émis, ou d’ondulations propagées dans un éther qui pénétrerait tous les corps et remplirait les cieux.

Cette exposition nous a paru nécessaire pour faire nettement comprendre comment M. Daguerre a pu fixer les images lumineuses formées au foyer de l’objectif dans la chambre obscure, non par l’effet propre des rayons lumineux mêmes, mais par l’action chimique de la radiation efficace qui les accompagne, en recevant celle-ci, en même temps que la lumière, sur un enduit qu’elle puisse impressionner. Or, pour réaliser cette conception, de manière à en tirer une œuvre d’art, d’une perfection telle qu’il est parvenu à la produire, il fallait remplir plusieurs conditions d’exécution indispensables, qui offraient autant de problèmes physiques ou chimiques très-difficiles ; et dont la resolution n’a pu se faire qu’avec une profonde étude de l’optique, et au moyen d’une infinité d’expériences sur les modifications chimiques qui s’opèrent dans les substances impressionnables, par le contact des corps auxquels elles sont appliquées. Sans connaître le secret de M. Daguerre, nous n’hésitons pas à dire, d’après son succès seul, qu’il n’a pu y arriver qu’à travers une multitude d’observations et de découvertes dont la science expérimentale recevra un avantage considérable. Or, comme ces conditions d’exécution parfaite deviennent nécessaires à connaître pour apprécier équitablement l’invention actuelle de M. Daguerre, par comparaison aux essais qu’on avait tentés avant lui, et comme la foule des imitateurs, qui se lance assez étourdiment de tous côtés sur ses traces, semble les ignorer, puisqu’elle n’en tient aucun compte, il pourra n’être pas inutile de les spécifier, ne fût-ce que pour mieux diriger leur essor ; quoique, à vrai dire, ils puissent bien aussi diminuer d’ardeur, en se voyant beaucoup plus loin du but qu’ils ne le croyaient.

Il faut d’abord trouver une substance très-vivement impressionnable par la radiation même diffuse, et qui puisse s’étendre en couche mince et uniforme sens rien perdre de cette propriété. Car si elle se modifiait avec lenteur, les ombres et les clairs des objets exposés à la lumière naturelle, se déplaceraient avec le mouvement du soleil, pendant l’opération ; de sorte qu’il n’y aurait que confusion dans l’empreinte qui se formerait, et l’on devrait renoncer à les reproduire. Une telle substance pourrait donc tout au plus servir pour tirer des copies de gravures, ou d’objets naturels, qui seraient immédiatement appliqués sur le plan où elle serait etendue ; ce que l’on obtiendrait alors par la transmission inégale de la radiation solaire, travers les parties noires et claires de la gravure, ou opaques et transparentes de l’objet appliqué. Mais, outre que l’on n’aurait jamais ainsi qu’un calque plus ou moins imparfait, les facilités que fournit maintenant la lithographie pour tirer immédiatement des copies de gravures aussi nombreuses qu’exactes, rendraient cette application presque puérile. Et enfin cela n’entraînerait nullement la possibilité de former des images analogues par la radiation diffuse dans la chambre noire, ce qui est le point important. Car les effets opérés par la radiation solaire sont complexes, non-seulement à cause de la diversité des éléments qui la composent, mais encore à cause des élévations de temperature qu’elle excite, et que la radiation diffuse ne produit pas. Il faut donc que la substance employée soit vivement sensible, même à cette dernière espèce de radiation. Cette condition est d’ailleurs facile à remplir par les diverses classes de composés chimiques indiqués plus haut, et probablement par beaucoup d’autres.

Mais, ce qui est moins aisé, et non moins nécessaire, c’est que l’empreinte formée reproduise immédiatement les ombres pas des ombres et les lumières par des clairs, dont les tons se degradent avec les mêmes variations que dans la nature. Cela exige que la substance sensible, blanchisse ou se dissipe en chaque point du tableau, proportionnellement à l’intensité de la radiation qui l’affecte ; et que cette radiation suive elle-même exactement, ou presque exactement, les rapports d’intensité de la lumière qu’elle accompagne 1 ([ii]). II en est ainsi avec la substance de M. Daguerre ; et, comme il le dit lui-même, c’est le travail de la radiation qui produit les clairs dans ses dessins. Plus on la laisse agir, plus les détails se marquent délicatement par les différences de teintes qui les séparent. Si l’on arrête trop tot l’action, ils sont moins détachés les uns des autres, et l’on obtient comme un dessin à  la manière noire, plus ou moins ombré. Tout ce qui reste d’art consiste à modérer le temps de l’exposition au petit nombre de minutes qui convient le mieux pour le résultat qu’on veut obtenir.

J’ai parlé d’arrêter l’action. Il faut en effet pouvoir le faire soudainement, comme pour toujours, afin que le dessin ne soit plus impressionnable par la radiation naturelle ou artificielle, quand on voudra le regarder au jour ou à la lumière des lampes. Cette condition, M. Daguerre assure qu’il la remplit rigoureusement ; et l’experience confirme son assertion, puisque ses épreuves montrées par lui tant de fois, à tant de personnes, dans un cabinet très-éclairé, où elles reçoivent une vive lumière, et accidentellement celle du soleil même, n’ont rien perdu de leur netteté, de leur fermeté, de leur harmonie 1 ([iii]).

Nous n’avons rien dit encore du choix du tableau surlequet l’enduit sensible devra être appliqué pour recevoir la radiation et former l’empeinte. Ce choix est aussi d’une extrême importance ; car la matière dont le tableau sera fait, agissant par contacl sur la substance impressionnable, devra généralement modifier l’effet que la radiation exerce sur elle ; comme aussi le tableau, selon sa nature, pourra être modifié par la substance influencée, et par les produits qui se formeront. Par exemple, le tissu végétal d’un papier agira autrement que ne ferait une planche métallique. II s’imbibera de la substance imperméable, la retiendra plus ou moins fortement par l’attraction de ses fibres, et par l’affinité des matères employées à sa fabrication. Puis, si vous employez un papier, sa pâte ne sera jamais complétement identique dans toutes les feuilles, ni même dans toutes les parties d’une feuille unique ; ou du moins elle ne s’y trouvera pas distribuée avec une égalité rigoureuse, ce qui produira des inégalités correspondantes dans l’imbibition de la substance sensible, et, par suite, dans l’intensité relative de l’empreinte qui se formera. Enfin, le grain même du papier sera un obstacle considérable à la netteté de l’epreuve. Car, offrant á la radiation les cavités et les monticules dont il est parsemé, les cônes de rayons refractés, émanés des divers points des objets, y laisseront empreintes des sections circulaires, qui empiéteront les unes sur les autres, de manière à détruire toute la délicatesse des détails. Il France donc indispensable de faire tracer ces empreintes sur une surface rigide exactement plane, pour obtenir le degré de perfection qui, seul, peut les rendre précieuses et instructives, comme œuvres d’art. Mais alors, quelle nature de plan sera la plus favorable, non-seulement pour l’action chimique, mais aussi pour harmoniser le mieux possible les lumières et les ombres, et en adoucir la dégradation ? Ceci est une question très-délicate et que l’expérience peut seule résoudre. Aussi, en observant avec attention les épreuves de M. Daguerre, y remarque-t-on certains jeux de lumière selon qu’on les regarde en divers sens. Ce sont là sans doute des effets cherchés, opérés à dessein, pour un motif d’art ; et il se peut qu’il y en ait d’autres encore plus secrets, qu’on n’aperçoit pas, quoiqu’ils contribuent aussi essentiellement à la perfection incroyable des résultats.

Enfin, nous indiquerons encore une dernière condition de succèss, sans laquelle toutes les peines prises pour remplir les précédentes seraient à peu près inutiles. C’est l’appropriation spéciale de la réfraction optique, à la radiation efficace qu’il s’agit d’employer. Si la substance qui doit la recevoir et s’en affecter était la rétine humaine ou une membrane nerveuse de même nature, il faudrait composer l’objectif e manière qu’il fût achromatique pour les rayons qui excitent dans notre œil la sensation de la vision ; et il faudrait disposer ses courbures de telle sorte que les cônes lumineux qui le traversent obliquement à son axe, et dont les foyers forment les bords du dessin, jetassent ces foyers sur le même plan que ceux qui en forment le centre. C’est ce que l’on s’efforce d’obtenir dans les objectifs destinés aux chambres noires ordinaires, lorsqu’elles sont faites avec soin et précision. Il faut donc ici obtenir cet accord des distances focales, non pour les rayons lumineux, mais pour les rayons spéciaux par lesquels la substance impressionnable est individuellement affectée ; et cela est si nécessaire que, pour certaines substances, la concentration exacte des rayons les moins réfrangibles serait nuisible, et celle des plus réfrangibles la seule efficace. Voilà donc encore une étude à faire pour chaque substance impressionnable que l’on veut choisir ; et si on l’omet, ou si on la néglige, l’empreinte tracée sera aussi défectueuse que le paraîtrait, pour notre œil, l’image formée dans la chambre noire ordinaire par un objectif qui concentrerait inexactement les rayons lumineux. La perfection des dessins de M. Daguerre prouve qu’il a dû deviner avec beaucoup d’habileté cette condition optique pour la substance dont il se sert ; et qu’il a dû y satisfaire avec une grande précision, soit par des expériences directes, soit par des essais multipliés. Or, ayant communiqué ceci à M. Daguerre, France l’avoir écrit, il m’a dit qu’en effet il avait bien remarqué aussi cette nécessité d’une distance focale spéciale, distincte de la lumineuse, pour impressionner le plus vivement sa substance, et lui faire tracer des empreintes aussi nettes que celles qu’il obtient ; de sorte qu’il s’est conformé à la spécialité de ses affections pour certains éléments de la radiation totale, sans savoir alors que ces éléments fussent distincts de ceux qui opèrent la vision dans nos yeux, quoique cela résultàt de ses expériences mêmes, comme il nous devint facile de le conclure, dès qu’il nous en eut confié plusieurs particularités physiques qu’il avait remarquées, et qui sont autant de caractères indubitables de ce genre d’action.

Je suis entré dans ces détails pour montrer que les dessins de M. Daguerre, qui ont fait l’admiration de tous ceux qui les ont examinés, n’ont pas été, n’ont pas pu être le résultat fortuit d’un heureux hasard, ou de la découverte accidentelle de quelque substance très rapidement impressionnable par la radiation. Il a fallu appliquer à ce sujet de recherche une multitude d’observations et d’expériences, sur la diverse sensibilité des substances impressionnables, sur leurs affections propres pour tel ou tel élément de la radiation totale, sur les modifications apportées à leur sensibilité par les agents chimiques, ou par le simple contact des corps sur lesquels on les dépose ; puis, toutes ces propriétés étant découvertes, il a fallu les faire servir toutes ensemble à une œuvre d’art, si bien combinée et si minutieusement parfaite, qu’elle ne lasse point l’admiration des connaisseurs les plus exercés. Voilà ce qu’a fait M. Daguerre après quatorze années de travaux persévérants ; et nous n’avons aucune hésitation à dire que la publication de ses procédés ne pourra manquer d’enrichir la chimie et la physique moléculaire, d’une foule de résultats aussi féconds qu’inattendus. Dans un prochain article nous raconterons la serie des essais qui ont précédé l’invention de M. Daguerre, et les tentatives qui se font encore actuellement, soit en Angleterre, soit en France, pour atteindre le même but. L’énumération que nous avons faite des conditions du problème à résoudre, servira pour apprécier les espérances que ces divers procédés peuvent faire concevoir. Nous essaierons d’indiquer en terminant, les nouvelles vues de physique générale que l’étude de ce genre d’action peut suggérer, et les connaissances qu’elle peut nous fournir sur beaucoup de fonctions des êtres organisés, ainsi que sur la nature des radiations qui, traversant dans tous les sens l’espace, sont peut-être un élément de l’univers physique, beaucoup plus influent et plus général qu’on ne l’avait jusqu’à présent soupçonné.

BIOT


([i]) 1 Voyez la série des travaux de M. Melloni.
([ii]) 1 La proportionnalité approchée dont il s'agit n'est établie, dans les expériences de M. Daguerre, que pour les sysitèmes de radiation directs ou réfléchis qui emanent primitivement ou sccondairement de corps en ignition.

Dans les systèmes ainsi naturellement formés, il y a un certain ensemble de rayons qui sont efficaces sur la substance de M. Daguerre, et dont le spectre particulier différerait du spectre liumineux, s'ils étaient réfractés simultanément dans le même prisme; de sorte que, lorsqu'ils tranversent ainsi un mêmme objectif, leur foyer principal est différent. Maintenant, si ces rayons efficaces étaient en proportion sensiblement différentes dans les cõnes lumineux émis par les points matériels qui nous paraissent de diverse couleur, l'intensité des impressions qu'ils produiraient dans les épreuves de M. Daguerre ne répondrait pas assez approximativement aux dégradations optiques des ombres et des clairs, tels qu'ils nous paraissent dans les objets naturels. Donc, inversement, cette correspondance ayant lieu dans les dessins, avec une approximation qui n'y laisse apercevoir aucun défaut sensible, on en peut conclure que la proportionnalité dont il s'agit a lieu, avec une approximation du même ordre, dans les systèmes de radiations émanés des corps naturels, soit qu'elles agissent sur la substance de M. Daguerre ou sur nos yeux.

Mais cet accord n'aurait plus lieu sans doute si, au lieu de radiations naturelles, on composait deu systèmes artificiels de radiations où les proportions des éléments seraient différentes. Car, si l'on y laissait subsister par exemple certaines parties seulement des radiations lumineuses et tout l’ensemble des radiations efficaces, celles-ci ne produiraient évidement plus, sur la substance de M. Daguerre, une dégradation de tons correspondante à calle du système coloré, artificiel, que l’on aurait fabriqué pour le présenter à l’œil.

Dans les systèmes de radiations naturelles même, la proportionnalité entre la somme des éléments efficaces pour la substance de M. Daguerre, n’a lieu qu’approximativement; car, d’après une remarque qu’il a faite, la dégradtion des tons produite par les objets colorés est tant (?) soit peu différente de leur dégradation apparente, lorsquilssont proches. Mais la différence devient insensible quand l’ éloignement des objets est devenu plus considérable, parce que la radiation propre de l’air, qui se mêle à celle de leurs teintes propres, rétabli la concordance à un degré suffisant pour l’œil.
([iii]) 1 M. Daguerre a placé une de ses épreuves, dans une exposition au midi, où elle recevait constamment la radiation solaire, quand le soleil brillait. Elle a été soumise à cette action pendant trois ans, et n’en a été nullement altérée.

sexta-feira, 3 de abril de 2009

1873, Fevereiro - JOURNAL DES SAVANTS

1873
Fevereiro
JOURNAL DES SAVANTS
Pag. 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80 81, 82
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LA VÉRITÉ SUR L’INVENTION DE LA PHOTOGRAPHIE

Nicéphore Niépce. Sa vie, ses essais, ses travaux ; d’après sa correspodance et d’autres documents inédits, par Victor Fouque, correspondant du ministère de l’instruction publique pour les travaux historiques ; membre de plusieurs académies, et sociétés savantes, etc.

Sic vos non vobis …………..
……………………………..........
…………. tulit alter honores
Virgile.

Paris, librairie des auteurs et de l’académie des bibliophiles, rue de la Bourse, 10. – Châlon-sur-Saône, librairie Ferran, rue Ferran, rue de l’Obélisque, 1867.

PREMIER ARTICLE.

Plus d’un motif m’a engagé à rendre compte d’un ouvrage historique sur l’héliographie, afin de montrer comment cette découverte incontestable de Joseph Nicéphore Niépce a donné sucessivement naissance à la daguerréotypie et à la photographie. En retraçant, non les détails, mais les principaux traits de la découverte mère et des deux arts ses fils, je serai juste envers l’inventeur dont le génie fut méconnu dans son pays, sans manquer de l'être à l'égard de l'appréciation du mérite de ceux qui, l'exemple de Daguerre et de Talbot, ont marché dans la route que leur avait ouverte Nicéphore Niépce.
On parle beaucoup d'inventions; elles sont le sujet d'un grand nombre d'écrits, depuis l’histoire d'une science jusqu'aux articles d'une revue ou d'un journal; mais, pour peu qu'on soit capable d'en apprécier la valeur, en dehors des écrits relatifs à l'histoire des sciences mathématiques dont les éléments ont une précision réelle, pense-t-on que, pour écrire l'histoire des sciences naturelles ou celle d'une de leurs branches, il y ait beaucoup d'écrivains qui soient la hauteur de leur sujet? Je ne le crois pas.
S’il n'appartient qu'à quelques esprits d'écrire avec succès sur l’histoire des sciences mathématiques ou d'une de leurs branches, reconnaissons que l'accomplissement de l'œuvre présente moins de difficultés que s'il s'agissait d'autres sciences eu égard au nombre des éléments à prendre en considération, à la difficulté de les démêler nettement, et à la diversité de leurs origines; de sorte que ces éléments ne se présentent point à l'historien avec la simplicité des éléments des sciences mathématiques; malgré l'instruction qu'il pourra avoir, il arrivera rarement qu'il soit capable de tirer parti de toutes les sciences dont la connaissance lui serait cependant necessaire pour mener son oeuvre à bonne fin.
Il exste une condition sans laquelle l'histoire d'une science laissera toujours à désirer, si, comme la physique, la chimie, la physiologie, etc., elle recourt à l'expérience, c'est que l'auteur connaisse celle-ci par sa pratique propre, et que lui-même ait fait des découvertes originales dans les sciences dont il veut retracer les progrès. Il est entendu, d'ailleurs, que tout historien d'une science doit avoir la conscience du magistrat, convaincu que ce serait forfaire à son ministère, s'il négligeait de s'éclairer des lumières indispensables pour que justice soit rendue à qui le mérite, quand l'heure est venue de prononcer un jugement définitif.
Je ne sache pas de sujet dont l'histoire prête autant que celle de l'héliographie pour mettre à découvert toutes les difficultés qu'il faut surmonter quand il s'agit de porter un jugement équitable autant qu’éclairé sur les mérites respectifs de son inventeur et des hommes auxquels on doit la daguerréotypie et la photographie.
Nous avons vu en France les grands corps de l’État décerner à deux personnes des récompenses nationales inégales, dont la plus grande ne fut pas donnée à l'auteur de la découverteoriginale, et, pour justifier cette préférence, nous avons vu le rapporteur du projet de loi à la Chambre des députés, Arago, se plaire à rabaisser le mérite de Nicéphore Niépce pour exalter celui de Daguerre dans le passage suivant, que nous extrayons de son rapport 1 ([i]). « C'est que dans les produits d'une méthode aussi défectueuse tous les effets résultant des contrastes d'ombre et de lumière étaient perdus; c'est que, malgré ces immenses inconvénients, on n'était pas sûr de réussir; c'est qu’après des précautions infinies, des causes insaisissables, fortuites, faisaient qu'on avait tantôt un résultat passable, tantôt une image incomplète, ou qui laissait çà et là de larges lacunes; c'est enfin qu'exposés aux rayons solaires les enduits sur lesquels les images se dessinaient, s'ils ne noircissaient pas, se divisaient, se séparaient par petites écailles. »
Maintenant voici le coup de grâce pour Nicéphore Niépce, et l'exaltation pour Daguerre: « En prenant la contre-partie de toutes ces imperfections, ajoute Arago, on aurait une énumération à peu près complète de la MÉTHODE (sic) que M. Daguerre a découverte à la suite d'un nombre immense d'essais minutieux, pénibles, dispendieux. »
Gay-Lussac, honorable à tous égards, qui fut le rapporteur du projet de loi concernant l'invention de l'héliographie, à la chambre des pairs, ne parla pas, pour ainsi dire, de Nicéphore Niépce.
Certes, en m'abstenant de toute remarque sur les rapports faits à la Chambre des Députés et à la Chambre des Pairs en 1839, je craindrais qu'une opinion différente des opinions des rapporteurs, énoncée trente trois ans aprés la leur, fût considérée comme insignifiante ou trop tardive, mais, en soumettant deux remarques à mes lecteurs, je serai justifié sans doute.
La première est qu'en 1839 y un Anglais, membre de la Société royale de Londres, M. Bauër, qui avait connu Nicéphore Niépce en 1827 à Londres, annonça des faits qui étaient loin d'être d'accord avec l'opinion d'Arago.
« Maintenant, dit M. Bauër, je ne pense pas que M. Niépce ait pu donner quelque idée imparfaite il y a quinze ans, car les spécimens apportés par M. Niépce, et exposés en Angleterre en 1827 (ET DONT QUELQUES-UNS SONT ENCORE ENTRE MES MAINS) étaient tout aussi PARFAITS que les produits de M. Daguerre décrits dans les papiers français de 1839, et cependant c'est la première fois que le nom, de M. Niépce est mentionné !.... »
M. Bauër avait donc vu en 1827 ce qu'Arago n'avait pas vu en 1839; Nicéphore Niépce n’était donc pas IMPUISSANT, et dès lors Daguerre n'était pas l'inventeur de la reproduction permanente des images de la chambre noire! Je vais plus loin: admettez l'opinion d'Arago, et supposez que, parmi ses collègues les députés, il s'en fût trouvé un, logicien animé de l'amour de la vérité, n'eût-il pas été fondé à dire au rapporteur qu'après avoir montré l’impuissance de la méthode de M. Niépce et l’EXCELLENCE de celle de Daguerre, il ne trouvait pas conséquent de demander une pension de 4000 francs pour le fils de M. Niépce et une pension de 6000 francs seulement pour Daguerre.
Je passe à la seconde remarque.
Il serait vraiment superflu de revenir, en 1872 , un tiers de siècle après la récompense nationale décernée à Daguerre comme inventeur de la reproduction fixe des images de la chambre noire, si l'opinion en faveur de laquelle j'écris fût devenue celle du public éclairé par les réclamations de Bauër et d'un grand nombre de Français en faveur de Nicéphore Niépce. Mais il n'en est point ainsi, surtout quand un membre del’Institut, dans une séance des cinq académies, a parlé de Daguerre comme inventeur de cette branche de la physique devenue si féconde en si peu d'années, et qui, chez tous les peuples dits civilisés, satisfait à tant de besoins divers.
Je suis trop partisan des libertés académiques et des convenances pour me permettre la moindre réflexion critique sur ce qui se passe dans chaque académie de l’Institut ; aussi me garderai-je bien de la moindre critique sur le prix décerné, en 1714, par l’Académie française, à l’abbé du Jarry, dans la pièce couronnée duquel on lit le vers devenu célèbre

Pôles glacés, bruslants, où sa gloire connue 1 ([ii])

A cette époque un lien commun ne réunissait pas ensemble les académies, et, d’ailleurs, le vers de l’abbée du Jarry ne blessait personne, et devait plaire, je ne dis pas aux amis de l’opposition, mais aux amis de l’antithèse. Les choses ont changé; aujourd'hui cinq académies sont les parties d'un Institut de France, le lien commun qui les unit est consacré par une séance publique annuelle où chacune d'elles est représentée par un lecteur de son choix, qui a soumis son écrit à une commission composée des bureaux des cinq académies.
Dans la séance du 25 d'octobre 1871, je fus d'autant plus affecté d'entendre Daguerre proclamé l’inventeur de la photographie par le lecteur de l'Académie française, que M. Legouvé eut plus de succés par la finesse de ses observations sur les mœurs du jour et par le piquant des réflexions qu'elles lui suggérèrent. Je savais trop l'histoire de Nicéphore Niépce, les obstacles qu'il avait dû surmonter m'étaient trop connus, pour ne pas faire des observatiom dans la séance de l’Académie des sciences du 30 d'octobre qui suivit la séance des cinq académies de l'Institut. Je me sais d'autant plus de gré de ces observations consignées dans le compte rendu de la séance, que le général Morin, lecteur de l’Académie des sciences dans la séance du 25, déclara avoir réclamé au sein de la commission composée des bureaux des cinq académies. Après avoir entendu la lecture de M. Legouvé, après avoir entendu les paroles de M. le général Morin, je ne doutai plus de l’opportunité d'une réclamation faite dans le Journal des Savants avec les détails convenables à porter la conviction dans tous les esprits. Voilà l'origine des articles qu'on va lire, et qui jamais n'auraient été composés, si l'opinion énoncée par M. Arago en faveur de Daguerre, au détriment de Nicéphore Niépce, n'avait pas encore des partisans au sein même de l'Institut, ainsi que le témoigne la lecture faite dans la séance annuelle du 25 d'octobre.
Mon opinion n'ayant jamais varié sur les mérites respectifs de Joseph Nicéphore Niépce et de Daguerre, je l'exposerai, avec l’espérance de la faire partager à mes lecteurs en leur soumettant les motifs sur lesquels elle repose. Mais je ne le ferai pas dans cet article, exclusivement réservé à l'examen du livre de M. Victor Fouque, dont on ne peut trop louer le zèle à faire connaître tout ce qui se rattache à la personne de l'inventeur de l'héliographie, inventeur qui se recommande aux amis des sciences par les qualités morales alliées aux facultés de l'esprit.
Les lecteurs trouveront dans la quatriéme partie de l'ouvrage de M. Victor Fouque tous les détails désirables sur la famille Niépce à partir de l’année 1595. Je me bornerais à l'indication de ce simple renvoi, si mon intention n'était pas de dire quelques mots d'Abe1 Niépce de Saint-Victor, né le 26 de juillet 1805 et mort à Paris en 1870. Je l'ai trop connu et trop estimé pour passer ses travaux sous silence dans un écrit consacré à la mémoire de son cousin Nicéphore Niépce, qu'il appelait son oncle, conformément à la mode de Bretagne, qui est aussi celle de Bourgogne; en réalité, Nicéphore n'était que le grand cousin d'Abel Niépce de Saint-Victor, comme le montrera bientôt un extrait du tableau généalogique de la famille Niépce.
La famille Niépce, anoblie par une charge héréditaire à la fin du XVIIe siècle, était une des plus anciennes de Châlon-sur-Saône; elle comptait de nombreuses alliances avec la noblesse.
M. Victor Fouque en fait connaître la généalogie à partir de Jean Niépce qui vivait en 1595; en voici le résumé :
Jean Niépce eut deux enfants : Charlotte et Antoine.
Antoine, dont la fortune était considérable, eut onze enfants, parmi lesquels M. Victor Fouque distingue :

1º Charles; il fut la tige des Niépce de Tournus, éteinte en 1814;
2º Claude; il fut la tige des Niépce de Saint-Arnbreuil, également éteinte;
3º Pierre, il fut la tige des Niépce de Senecey-le-Grand ;
4º Enfin Bernard, cadet des onze enfants d’Antoine; il fut la tige de la branche des Niépce de Châlon et de celle des Niépce de Saint-Cyr.

Bernard Niépce et Anne Nodot eurent trois enfants :

1º Une fille devenue Mme de Marcenay;
2º Claude 1 ([iii]), père de Nicéphore, avocat, conseiller du roi, mari de la fille de Barrault, avocat. Elle avait apporté à Claude une dot de trois cent mille livres.
Joseph Nicéphore Niépce appartient à la branche des Niépce de Châlon. Il naquit le 7 de mars 1765 à Châlon-sur-Saône, et mourut le 5 de juillet 1833.
Il eut une sœur, Victoire, un frère aîné, Claude, né le 10 d'août 1763 , et un jeune frère, Bernard, né en 1773. Les deux frères de Nicéphore moururent célibataires, et sa sœur, devenue Mme Maillaid, n’eut pas d'enfants.
En définitive, des quatre enfants de Claude Niépce et d'Anne Claude Barrault, fille aînée d'un célèbre avocat, conseiller du roi, il n'y eut qu'une seule branche fertile, celle de Nicéphore; son fils Isidore mourut après 1867: il a laissé deux fils.
3º Bernard, dit Cadet. Il eut de Claudine Thérèse de Courteville plusieurs enfants, dont l'un d'eux fut Laurent Augustin, marié à Mme Elisabeth Pavin de Saint-Victor.
De ce mariage naquit Abel Niépce de Saint-Victor, le 26 de juillet 1805. Il mourut à Paris le 6 d'avril 1870; il appartenait donc à la branche de Niépce de Saint-Cyr.
La généalogie qui précède montre le degré de parenté d'Abe1 Niépce de Saint-Victor avec Joseph-Nicéphore Niépce.
L'histoire de Nicéphore Niépce, telle que la raconte M. Victor Fouque, est étroitement liée à celle de son frère Claude; dans la maison paternelle ils eurent le même précepteur, l'abbé Montaugérand , et suivirent, en outre, les cours des Pères Oratoriens. Leur jeune frère fut élevé comme eux.
Les deux aînés, enfants studieux, doux et timides, vivaient dans leur famille, et s'occupaient, lors de leurs récréations, à construire avec du bois de petites machines qu'ils façonnaient au moyen de leurs couteaux et de leurs canifs.
Nicéphore et Hubert étaient destinés à l'état ecclésiastique; et, parce que Nicéphore eut achevé ses études avant l'âge fixé pour recevoir l'ordre de la prêtrise, il professa l'une des classes des Pères de l'Oratoire dans leur collége d'Angers. Mais la Révolution changea ses destinées en le jetant dans la carrière militaire; le 10 de mai 1792, il devint sous-lieutenant au 42e de ligne, et le 6 de mai 1793, nommé lieutenant au 2e bataillon de la 83e demi-brigade, il fit la campagne de Sardaigne; la même année celle d'Italie. Enfin le 9 de mars 1794, il fut adjoint
de l'adjudant général Frottier. Nul doute que, si une maladie épidémique des plus graves ne l'eût atteint à Nice et mis dans la nécessité de renoncer à la carrière rnilitaire, il fût parvenu aux grades les plus élevés, comme le témoignent les paroles du général Kerveguen, qui, en signant son congé définitif, lui dit: « Je perds en vous le plus beau lustre de mon état-major. »
Nicéphore malade se trouva si bien des soins de Mme Roméro, chez laquelle il demeurait, que, revenu à la santé, il lui demanda en mariage sa fille, dont l'âge dépassait le sien de quelques mois, et qui déjà etait veuve d'un avocat.
La demande agréée, le mariage se fit le 4 d'août 1794 à la satisfaction de trois personnes. Trois mois et demi après, ies représentants du peuple, P. J. Litter, Tureau et Cassanyas, le nommèrent membre de la cornmission du district de Nice, mais, peu de temps aprés, le mauvais état de sa santé l'obligea de donner sa démission. II quitta Nice et se retira dans le village de Saint-Roch peu éloigné de la ville. C'est là que, libre de soins, sa santé devint meilleure, et qu'il eut bientôt le plaisir de revoir son cher Claude, le compagnon de son enfance! Claude s'était embarqué à Toulon comme volontaire; aprés deux ans de navigation et quelques jours de repos, il prit encore du service, s'embarqua sur La Modeste à Boulogne, navigua quelques mois, et quitta définitivement le service pour rejoindre son frère.
Une anecdote racontée par M. V. Fouque témoigne de l'estime dont jouissait Nicéphore Niépce et son frère dans le pays de Nice, qui cependant n'était pas le sol natal! Depuis six ans des brigands, voleurs et assassins, connus sous le nom de Barbets, portaient le trouble et la désolation dans cette partie du midi de la France; un jour fa nouvelle d'une irruption de Barbets dans le village de Saint-Roch se répand, la population effrayée se retire à Nice; les frères Niépce, sans peur et sans reproche, restent chez eux. Le soir de l'envahissement, se promenant dans leur jardin, au détour d'une allée un inconnu les aborde et leur dit avec politesse: « Messieurs, je vous connais, je suis le chef «des Barbets; il ne vous sera fait aucun mal, vous pouvez rester « ici sans crainte. » Et, aprés un court entretien plein de courtoisie, il gagne la petite porte par laquelle il était entré dans le jardin et disparaît.
C'est à Saint-Roch que naquit l'enfant unique de Nicéphore, Jacques-Marie-Joseph-Isidore Niépce. C'est à Saint-Roch encore que Nicéphore et son frére Claude eurent l'idée de trouver une force capable d'imprimer le mouvement à un grand bateau, à un navire, sans recourir ni à la voile ni à la rame. Mais souveint l'argent leur manquait, et, d'ailleurs, l'amour du sol natal se réveillait de temps en temps, et on le sentait d'autant plus que ce malheureux directoire n'existait plus, et qu'au vif éclat du consulat se rattachait l’espérance d'un heureux avenir, sentiment si cher au coeur de l'homme !
Le 23 de juin 1801, après plus de dix ans d'absence, ils revirent la maison de leurs pères. Ils y retrouvèrent leur mère et leur frère Bernard. Ils habitèrent tour 4 tour Châlon et le Domaine-Niépce situé au Gras, commune de Saint-Loup-de-Varennes, et c'est dans leur pays natal qu'ils achevèrent ce qu'ils avaient commencé à Saint-Roch, la réalisation d'une machine propre à mettre en mouvement les grands bateaux et les navires, sans le secours des voiles ni des rames. Ils la nommèrent pyréolophore. La force qui l'animait naissait de l'inflammation soudaine du lycopode par l'air. Un brevet d'invention de dix ans leur fut délivré par un décret de Napoléon, daté de Dresde, 20 de juillet 1807.
Un bateau, muni d'un pyréolophore, fut vu naviguer sur la Saône et sur l'étang de Batterey, au milieu des bois de la Charmée Saint-Loup-de-Varennes.
On lit dans un rapport fait à la première classe de l’Institut par Berthollet et Carnot, que les auteurs pouvaient remplacer le lycopode par la poussière de houille mélangée, au besoin, avec une très-petite portion de résine. La conclusion du rapport est que la machine proposée par MM. Niépce est ingénieuse, et peut devenir très-intéressante par ses résultats physiques et économiques, et qu'elle mérite l'approbation de la classe.
Les frères Niépce concoururent pour les plans d'une machine hydraulique destinée à remplacer celle de Marly; ils proposèrent une pompe très-ingénieuse et très-simple, qu'ils qualifiérent d'hydrostatique; mais, en réalité, elle n'était pas exempte de défauts.
Enfin, lors du blocus continental, ils se livrèrent à la préparation de l'indigo du pastel, sur laquelle le gouvernement de l'empereur appelait alors l'attention publique, avec l'espérance qu'on parviendrait à remplacer
par une plante indigène une des matières colorantes les plus renommées pour teindre les étoffes en bleu vraiment solide.
Personne mieux que moi ne pouvait prévoir l'inutilité des efforts tentés alors pour atteindre ce but; car, dans un mémoire sur l'indigo, lu à la 1re classe de l'Institut le 13 de juillet 1807, en démontrant, contrairement à l'opinion de Fourcroy, que l'indigotine, le principe colorant essentiel de l'indigo, existe tout formé dans le pastel, il ne pouvait dès lors être le produit de l'altération de la plante, de plus j'avais mis en évidence que la quantité en était trop faible pour qu'on pût l’en extraire avec avantage 1 ([iv]).
Le temps, en faisant justice de toutes les publications oficielles relatives à l'avantage de l'extraction de l'indigo du pastel, m'a donné raison.
Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que les fréres Niépce essayaient de préparer l'indigo avec le pastel; 1814 vint et montra le néant du pouvoir le plus formidable pour créer une industrie qu'une simple analyse de laboratoire avait condamnée avant sa naissance, en prouvant que la proportion de la matière utile était trop faible dans la plante pour que l'extraction fût jamais susceptible de rémunérer celui qui l'entreprendrait au point de vue industriel, tandis que le sucre découvert dans la betterave par Margraff s'y trouvait en une proportion assez forte pour qu’on pût espérer avec raison qu’un temps viendrait où l’extraction en serait possible pourvu qu’elle fût avantageuse.
Si les frères Niépce ne purent faire l'impossible, ils ont laissé dans leur pays des témoins de leurs efforts à l'égard du botaniste qui parcourt le domaine qu’ils habitèrent et les campagnes au centre desquelles il est situé. Non seulement les jardins de l’habitation, mais les champs voisins, les vieux fossés, véritable terre promise pour les voyageurs amis des plantes, offrent partout aux regards le pastel en possession du sol; il s'y multiplie sans culture tantôt isolément, tantôt par groupes plus ou moins étendus.
Nous voici arrivé la deuxième partie de l'ouvrage, la plus longue; elle comprend cent trente-cinq pages consacrées presque exclusivement à la découverte de l'héliographie.
Les frères, Niépce se livraient encore à la préparation de l'indigopastel en 1813, lorsque la lithographie excita l’étonnement, frappa les esprits et inspira à plusieurs l’idée de l'établir en France. La découverte de cet art remonte à la fin du XVIIIe siècle; mais son auteur, Aloys Senefelder, venu en 1802 en France avec l'intention de l'exploiter, fut accueilli trop froidement pour y rester. Il alla à Munich, où l’art nouveau se développa rapidement, et c'est alors que plusieurs Français à fonder des établissements à Paris; l'homme dont les efforts furent les plus grands en faire une industrie française est le comte de Lasteyrie-Dusaillant, gendre du général de Lafayelte.
Après avoir fait un voyage à Munich en 1812, y être retourné à la paix de 1814, il revint en France, avec d'habiles ouvriers, fonder un établissement vraiment modéle.
Ce que je raconte de l'établissement en France de la lithographie n'est pas une digression, surtout au point de vue où je me place pour faire connaître l'esprit de Nicéphore et ce qui le distinguait de son frére Claude; c'est cette différence qui va nous montrer comment celui-ci quitta son pays en 1816; il le quitta et ne le revit plus; entraîné par sa passion pour la mécanique, pratique, il s'y abandonna absolument, et sembla en proie à une idée fixe, qui, en définitive, devait aboutir au mouvement perpétuel; après avoir consommé argent, temps et santé à Paris, il alla mourir en Angleterre sans plus de succés, mais avec la pensée peut-être d'avoir trouvé ce qui avait été cherché avant lui sans succés.
Nicéphore Niépce, malgré sa participation aux travaux de mécanique de son cher Claude, à l’invention du pyréolophore et de la pompe hydrostatique, avait une disposition qui l’entraînait du côté des sciences, dont le but est la connaissance des actions moléculaires; ou, ce qui est plus exact, les applications de ces sciences fixaient surtout son attention, et, sans lui, jamais Claude n'aurait pensé au pastel; Nicéphore dut à cette même disposition l'idée de s'occuper de la lithographie. La première recherche à laquelle il se livra en s'engageant dans cette voie fut celle de pierres calcaires d'un grain fin, susceptibles de se prêter à l'impression, et à peine crut-il en avoir trouvé, qu'il chercha à s'en servir lui-même pour reproduire des dessins; on ne peut en douter en lisant les indications données à M. Fouque par son fils Isidore, qui, comme dessinateur, coopérait à ses essais. En les lisant, il devient évident que c'est surtout en cherchant à composer des vernis propres à la lithographie qu'il fut conduit à découvrir l’héliographie, dont son nom sera toujours inséparable.
Quoique je ne veuille parler que de ce qui a trait à cette découverte dans la correspondance des deux frères, dont M. V. Fouque a publié une partie, cependant la correspondance des deux frères a tant d'intérêt par l'expression de l'affection la plus vive; les sentiments du frère, du père et de l'époux, exprimés par Nicéphore, ont tant de vérité, et l'esprit y est confondu si bien avec la sensibilité du coeur le plus tendre, que je me reprocherais de taire quelques réflexions que m'a suggérées l'amitié des deux frères. Elevés ensemble, livres aux mêmes études et obéissant aux mêmes goûts dans leurs récréations, ils savaient que l'aîné jouirait de la fortune pour continuer la famille, tandis que le cadet, avec le jeune frère, prendraient les ordres; voilà ce qui était réglé, et chacun d'eux le trouvait bon, conformément à l'usage des anciennes familles.
Mais la Révolution arrive. La Constitution de 1791 proclame l’égalité des parts dans les héritages, et crée un état de choses absolument nouveau en abolissant l'ancien qui comptait des siècles de durée. Que vat-il arriver dans la famille Niépce? l'union de Claude et de Nicéphore sera-t-elle brisée? Non, assurément; l'amour de la patrie anime les deux frères, évidemment partisans des nouvelles idées; ce sont des patriotes de 89, et je sais la valeur de cette expression et le sens qu'on y attachait encore dans un département de l'Ouest, où, en 1843, j'avais le bonheur aussi d'entendre des hommes qui, ayant pris quelque part aux événements de la Révolution, se faisaient un point d'honneur de n'être pas confondus avec les hommes de 93. Les frères Niépce partageaient ces idées, dit M. V. Fouque; et, dès qu'il fallut défendre la France contre l'invasion de l'étranger, l'aîné s'engagea sur la flotte, et le cadet, Nicéphore, servit dans l'armée, ainsi que nous l'avons vu.
Enfin le futur oratorien, après avoir payé sa dette à la patrie comme militaire, devint père de famille, et l’aîné, destiné à continuer le nom de Niépce, garda le célibat, en devenant un second père pour son neveu, de sorte que le nouvel état de choses, loin d'avoir affaibli l’amitié mutuelle des deux frères, l'avait, au contraire, augmentée près des personnes qui avaient pu l'apprécier avant et après la Révolution.
C'est le 21 de mars 1816 que commence l'intérêt de la correspondance des deux frères relativement à l'héliographie. Nicéphore a fait des essais dont il augure de bons résultats. Dès le 1er d'avril il pense à fixer les couleurs des images; le 12, il parle d'une espèce d'œil artificiel qui n'est, en définitive, qu'une chambre noire; le 22, il entretient son frère d'un accident qu'il a eu bien des peines à réparer: il a cassé l'objectif dont le foyer était le plus convenable à ses expériences, et il faut le remplacer. Sa lettre du 5 de mai raconte les dificultés qu'il a rencontrées; il a quitté la campagne pour aller à la ville chercher une lentille; il n'est pas jusqu'au nom italien de Scotti, marchand de lunettes chez lequel il a trouvé une lentille, mais différente de celle qu'il fallait rencontrer par un foyer plus long, qui m'a rappelé qu'une douzaine d'années auparavant un Italien aussi était le marchand unique de lunettes dans le cheflieu d'un département de l'Ouest où la population s'élevait à trente-deux mille âmes, et Dieu sait quels étaient les baromètres et les thermomètres qu'il vendait avec ses instruments d'optique; mais il avait l'avantage d'être seul, comme son compatriote de Châlon. Heureusement que le fils de Nicéphore, Isidore, avait un baguier, et que le grand-père Barrault avait laissé un microscope solaire muni de ses lentilles, et qu'une d'elles avait un foyer convenable; voilà un malheur réparé, et le 9 de mai il annonce à Claude qu'il a obtenu DES IMAGES sans que le soleil luise, et, dès lors, sans que le mouvement de l'astre occasionne des changements dans la distribution des ombres de l'image.
Dix jours aprés, un dimanche, le 19 de mai, il écrit ces lignes à son cher Claude: « Je m'empresse de répondre à ta lettre du 14, que nous avons reçue avant-hier, et qui nous a fait un bien grand plaisir. Je t'écris sur une simple demi- feuille, parce que la messe ce matin, et ce soir une visite à rendre à Mme de Morteuil, ne me laisseront guère de temps; et, en second lieu, pour ne pas trop augmenter le port de ma lettre, à laquelle je joins deux gravures faites d'après le PROCÉDÉ QUE TU CONNAIS. La plus petite provient du baguier, et l'autre de la boîte dont je t'ai parlé, qui tient le milieu entre le baguier et la grande boîte. »
Me blâmera-t-on d'être profondément touché de la lecture de ces lignes écrites sans que Nicéphore eût la pensée qu'un jour elles seraient rendues publiques? La pureté, l'honnêteté des sentiments et la simplicité de l’homme de famille parlant d'une manière si modeste de l'œuvre qui assurera l’immortalité à son nom, ne donne-t-elle pas de Nicéphore l'idée d'un homme excellent, et cet hornme, après avoir porté l'épée, devenu père de famille, s'amoindrit-il lorsqu'il parle de la messe à laquelle il assiste, dans les lieux mêmes où, enfant et jeune homme, il l'entendait avec la pensée de la célébrer lui-même un jour comme prêtre? Je ne le pense pas.
Le 28 de mai, quatre nouvelles épreuves sont adressées à Claude. De nouveaux succès ont été obtenus; il s'est aperçu de l'heureuse influence d'un carton percé au centre qui, placé devant l'objectif, en diminue le diamètre, et contribue ainsi à la perfection de l'image en la rendant et plus vive et mieux dessinée.
Le 2 de juin, nouveaux détails. Il parle, sans la nommer, dune substance excessivement sensible pour retenir les moindres impressions de la lumière, et enfin de l'espérance de pouvoir graver, au moyen des acides, les images obtenues sur une plaque métallique, qui deviendrait ainsi propre à les multiplier.
Cette lettre est remarquable, puisqu'elle témoigne que, dès 1816, Nicéphore ne s'occupait pas seulement de fixer l'image peinte par la lumière dans la chambre noire, mais qu'il concevait nettement encore la possibilité que cette image, une fois reçue sur une plaque métallique convenablement préparée, pourrait être gravée en recourant à un acide, et qu'ainsi il multiplierait les épreuves de l'image en la rendant inaltérable. Le nom d'héliographie était donc clairement dans l'esprit de Niépce dès 1816, et nous verrons bientôt qu'en 1824 la conjecture avait passé dans le domaine de la réalité.
M. V. Fouque cite des passages de diverses biographies de Nicéphore Niépce dont il ne nomme pas les auteurs, mais qui, par leur malveillance, semblent continuer le passage reproduit plus haut du rapport d'Arago à la Chambre des Députés; passons outre, ils ne valent pas la peine qu'on prendrait en les réfutant.
La correspondance des deux frères, du 16 de juin 1816 au 11 de juillet 1817, contient beaucoup d'indications de résultats d'expériences. Après de nombreux essais, Nicéphore renonce au chlorure d'argent, au chlorhydrate de peroxyde de fer, dont la solution jaune blanchit à la lumière, il croit que le bioxyde de manganèse, qui, de brun étendu sur le papier, devient blanc par le contact de l'acide muriatique oxygéné, donnerait peut-être un bon résultat. II a soumis à plusieurs essais la résine de gayac, connue par la propriété de devenir verte sous l'influence de la lumière. Mais reconnaissons que ce qui ôte de l'intérêt à cette correspondance est la crainte qu'avaient les deux frères de la violation du secret de leurs lettres; en un mot ils se tinrent constamment en garde pour qu'un étranger ne profitât pas de leurs travaux par la lecture de leur corresponclance, aussi étaient-ils convenus de n'écrire que ce qu'ils considéraient comme indispensable à ce que l'un comprît l'autre.
Dans cette correspondance est un fait qui, pour n'avoir pas conduit Nicéphore à son but, ne doit pas être omis, lorsqu'il s'agit de donner une preuve de la justesse d'esprit qui présidait à ses recherches. Il avait lu dans une note de Vogel, insérée dans la traduction du dictionnaire de chimie de Klaproth et de Wolf, que le phosphore pur et incolore, exposé dans le vide à la lurnière du soleil, devient rouge, en perdant la propriété de se dissoudre dans divers liquides, notamment dans le sulfure de carbone; et que, devenu rouge, il a perdu son inflammabilité à l’air.
Cette simple indication de Vogel lui suggéra la pensée d'enduire une plaque d'une couche mince de phosphore incolore et de l'exposer ensuite dans la chambre noire, espérant que la lumière d'une image qui toucherait le phosphore en le rougissant le rendrait insoluble dans le sulfure de carbone, par exemple, et que, dès lors, le phosphore de la plaque qui n'aurait pas été éclairé, ayant conservé sa solubilité, serait enlevé par le liquide, et qu'on aurait pour résultat l’image de la chambre noire de couleur rouge. Si les nombreuses expériences auxquelles Nicéphore soumit son idée ne répondirent pa à ses espérances, il n'en est pas moins vrai que l'esprit qui le dirigea était celui d'un véritable inventeur.
Après avoir renoncé au phosphore, il reprend la résine de gayac et constate le fait que la partie sensible à l'action de la lumière réside dans la partie résineuse que l'alcool dissout, de sorte qu'il faut n'employer la résine de gayac qu'après en avoir séparé la partie soluble dans l'eau.
C'est au mois d'août 1817 que Claude quitta définitivement Paris pour aller en Angleterre, où il mourut. Il avait alors compléternent renoncé à l'idée de tirer parti en France du pyréolophore comme agent moteur.
Quelques jours après le départ de son frère, Nicéphore reçut une lettre de Jomard, secrétaire de la Société d'encouragement, dans laquelle on le remerciait de l'envoi de ses pierres propres à la lithographie. Cette lettre ne lui fut point agréable.
M. V. Fouque exprime ses regrets de n'avoir eu aucune lettre de Nicéphore depuis juillet 1817 au mois de mai 1826; il n'a eu entre les mains, dans ce laps de temps, que des lettres de Claude à Nicéphore, et il se borne à en extraire ce qui concerne les travaux héliographiques.
Des lettres de Claude nous n'en citerons que deux.
La première, constate, qu'avant le 19 de juillet 1822, Nicéphore avait reproduit sur verre un portrait de Pie VII, qui faisait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. Le général Poncet du Maupas, cousin par alliance des frères Niépce, voyant ce portrait, le demanda avec tant d'instances à Nicéphore, qu'il l'obtint. Il le fit encadrer par Alphonse Giroux, de manière que l'on, pouvait voir l'image sur les deux faces du verre; malheureusement, ne pouvant s'en séparer, il l'emportait dans ses voyages, et ce qui devait, arriver arriva; un jour un admirateur du chef-d'œuvre l'ayant saisi, le laissa tomber, et l’œuvre de Nicéphore fut détruite.
La seconde lettre, du 3 de septembre 1824, témoigne que Nicéphore avait réussi à reproduire, d'une manière fixe, les points de vue qui se dessinent dans la chambre noire.
Enfin le musée de Châlon-sur-Saône possède deux plaques d'étain, dont l’une montre l'image d'un PAYSAGE, et l'autre l'image d'un CHRIST PORTANT SA CROIX, avec l'indication dessin héliographique, inventé par J. N. Niépce, 1825: et, à cette occasion, je suis heureux de mettre sous les yeux de la conférence du Journal des Savants le portrait du cardinal Georges d'Amboise, avec le certificat d'origine de Niépce de Saint-Victor, qui a bien voulu se dessaisir de cette épreuve en ma faveur, sachant la profonde estime que j'ai toujours eue pour l'illustre inventeur de l'héliographie. Elle a d'autant plus de prix pour moi, que Isidore Niépce , le fils de Nicéphore, écrivit le 10 de mars 1867 une lettre que M. V. Fouque a insérée dans son ouvrage, où se trouve décrit le procédé tel qu'il fut exécuté par son père pour obtenir ce portrail1([v]). Je me dispense d'en parler maintenant, me réservant de le faire dans le second article, où j'examinerai l'héliographie comme invention.
Nous sommes arrivés à l'époque des relations de Nicéphore avec Daguerre. Voici comment elles s'établirent.
Le colonel Niépce, de la branche de Sennecey-le-Grand, allant à Paris, fut chargé par son cousin Nicéphore de l'acquisition de divers objets, une chambre obscure à prisme ménisque entre autres, chez Vincent et Charles Chevalier.
Ces deux artistes furent émerveillés d'une épreuve héliographique de Nicéphore, représentant une jeune-fille filant sa quenouille. Le colonel prononça le nom de Nicéphore Niépce, l’auteur de l'épreuve, et Charles Chevalier celui de Daguerre, le peintre associé à Bouton, auteur de l’idée mère du diorama. Le lecteur trouvera tous les détails désirables dans l’ouvrage de M. Fouque, ainsi que l’acte d’association de Nicéphore avec Daguerre.
Je me bornerais, dans cet article, à établir que la découverte de l’héliographie, tout à fait orignale, appartient entièrement à Nicéphore Niépce, quelle que soit l’estime qu’on professe pour Daguerre ; d’un autre côté, tout en reconnaissant le tort de Daguerre dans l’acte qu’il passa, après la mort de Nicéphore Niépce, avec son fils Isidore, de substituer son nom à celui de Nicéphore Niépce, je ne serai point injuste à son égard lorsque je parlerai de la manière de fixer l’image de la chambre obscure par le procédé auquel on a donné son nom, je parlerai donc de Daguerre avec la même impartialité que de Talbot, auquel on doit la photographie sur papier. Mais je ne peux omettre, avant d terminer cet article, de dire quelques mots de la vie de Claude et de Nicéphore Niépce, mon intention étant d’examiner les deux frères dans un second article, relativement à ce qu’on appelle l’esprit d’invention.
Nicéphore, ayant appris que son frère était malade en Angleterre, n’hésita point à se rendre prés de lui dans la seconde quinzaine du mois d’août 1827 avec Mme Niépce. Il s’arrêta quelques jours à Paris ; il y vit non seulement M. Daguerre, mais encore M. Lemaître, artiste graveur aussi distingué par le talent que par l’honnêteté de ses sentiments. Déjà des rapports existaient entre lui et Nicéphore, et, depuis la mort de l’inventeur de l’héliographie, la famille Niépce, et particulièrement Niépce de Saint-Victor, n’a eu qu’a se louer de M. Lemaître. Une lettre de Nicéphore, adressée de Paris à son fils, et publiée pour la première fois dans l’ouvrage de M. Fouque, a un véritable intérêt. A cette époque Nicéphore parlait avec enthousiasme du diorama de Daguerre, et l’on peut d’autant moins suspecter sa sincérité, que les détails qu’il donne sur le travail de Daguerre n’ont, comme il le remarque lui même, aucun rapport avec l’héliographie ; il y a plus, c’est que je ne conçois pas comment Daguerre les citait comme preuve de recherches analogues à celles de Niépce. Je reviendrait plus tard sur cet objet.
Nicéphore partit enfin pour l'Angleterre. En y arrivant, il trouva son frère bien plus gravement malade qu'il ne s’y attendait; non-seulement Claude était hydropique, mais il y avait encore affection mentale, et certes l'idée fixe qui le préoccupait, surtout dans les dernières années de sa vie, la recherche du mouvement perpétuel, n'avait pas peu contribué à ce résultat
C’est à Kew que Nicéphore connut M. Baüer, membre de la Société royale de Londres, dont j’ai cité plus haut une lettre honorable en faveur de l’invnteur de l’héliographie ; il ne tint pas à M. Baüer que Nicéphore publiât en Angleterre sa d’ecouverte ; mais Nicéphore la quitta en janvier 1828 sans s’y résougre. Claude mourut à Kew-Green, le 10 février de la même année.
Enfin, c’est le 5 décembre 1829 qu’un traité d’association pour exploiter l’héliographie fut passé entre Joseph-Nicéphore Niépce et Daguerre.
Le traité est reproduit intégralement par M. V. Fouque ; il me suffit de citer les articles 1 et 5 ainsi conçus :

« Art. 1. Il y aura entre MM. Niépce et Daguerre société sous la raison de commerce Niépce-Daguerre, pour coopérer au perfectionnement de ladite découverte, INVENTÉE par M. Niépce et perfectionnée par M. Daguerre.
« Art. 5. M. Niépce met et abandonne à la société, à titre de mise, son invention, représentant la valeur de la moitié des produits dont elle sera susceptible ; et M. Daguerre y apporte une nouvelle combinaison de chambre noire ; ses talents et son industrie équivalent à l’autre moitié des susdits produits. »

Si l’on admet que Nicéphore a obtenu des images héliographiques qui ont excité l’admiration, en Angleterre, de Baüer, en France, du général Poncet et des nombreux amateurs de beaux-arts qui visitaient les magasins de la maison Alphonse Giroux 1([vi]), etc., les articles 1 et 3 prouvent sans discussion, que Nicéphore Niépce a inventé l’héliographie. Ajoutons que, conformément à l’article 3 du traité. Les procédés sont fidèlement décrits. Il ne peut donc y avoir doute sur l’auteur de la découverte.
En outre, l’article 5 ne porte comme invention de Daguerre qu’une nouvelle combinaison de chambre noire, expression qui, n’étant pas définie par le traité, est tout à fait étrangère à l’invention de l’héliographie.
Tels sont les faits d’après lesquels je démontrerai, j’espère, dans le second article :
1º. Que l’honneur de la découverte originale de l’héliographie appartient absolument à Joseph-Nicéphore Niépce, et qu’il a parfaitement établi les conditions de la réalisation de la découverte;
2º. Que Daguerre a eu le mérite incontestable, en observant ces conditions, de substituer au bitume de Judée, la matière sensible à l’action de la lumière, l’argent ioduré, beaucoup plus impressionable ;
3º. Enfin, que Talbot a eu le mérite incontestable de substituer aux métaux et au verre, employés par Joseph-Nicéphore Niépce et Daguerre, le papier, de sorte qu’aujourd’hui le daguerréotype n’est plus d’usage.
Nicéphore mourut au Gras, dans sa maison de campagne, à l’âge de soixante-huit ans et quatre mois, le 5 juillet 1833. Ses resres mortels reposent dans le cimitière de Saint-Loup-de-Varennes, prés de Châlon-sur-Saône.
La IIIe PARTIE de l’ouvrage de M. V. fouque a pour objet de montrer que Joseph-Nicéphore Niépce est bien l’auteur de l’héliographie, et que Daguerre a eu le grand tort de forcer Isidore Niépce, le fils de Nicéphore, à signer un traité après la mort de son père, dans lequel il est dit qu’un procédé nouveau de fixer les images de la chambre obscure portera le nom seul de Daguerre, par la raison que jamais, sans l’invention de Nicéphore, Daguerre n’eût imaginé le daguerréotype.
Enfin la IVe PARTIE est un exposé généalogique de toutes les branches de la famille Niépce.
Je ne puis terminer le compte que je viens de rendre de l’ouvrage de M. V. Fouque sans le féliciter, au nom de la vérité et de la science, d’avoir attaché son nom à une œuvre consciencieuse et tout à fait patriotique en faveur d’un de ses concitoyens; je m’estimerais heureux si, dans l’article qui suivra celui-ci, j’apporte quelques raisons scientifiques en faveur d’un homme de génie qui eut toutes les vertus du père de famille et de citoyen.
E. CHEVREUL
(La suite à un prochain cahier.) ([vii])

([i]) 1 Page 9.
([ii]) 1
De cendres en ce jour couvrant son diadème,
Il ignore son rang, se le cache à lui-même.
Isles, vastes climats, lointaines régions,
Dont l’infidèle nuit couvre les nations,
Pôles glacés, bruslants, ou sa gloire, cnnue
Jusqu’aux bornes du monde, est chez nous parvenue,
Puisse la renommée, en loüant ce grand Roy …

(P. 71 et 72, poëme chrétien qui a remporté le prix de poésie, au jugement de l'Académie française, en l'année 1714 , par l'abbé du Jarry.)
([iii]) 1 Qu’il ne faut pas confondre avec son oncle Claude Niépce, qui fut la tige des Niépce de Saint-Ambreuil.
([iv]) 1 Annales de Chimie, t. LXVIlI, p. 284; Annales du Muséum d'histoire naturelle, t. XVIII, p. 251.
([v]) 1 Invention de la photographie, par V. Fouque, p.122 et 123.
([vi]) 1 La vérité sur l’invention de la photographie, par V. Fouque, p.108 et 109.
([vii]) Journal des Savants, Março 1873.

1873, Maio - JOURNAL DES SAVANTS

1873
Maio
JOURNAL DES SAVANTS
Pag. 277, 278, 279, 280, 281, 282, 283, 284, 285, 286, 287, 288, 289, 290, 291, 292, 293, 294, 295, 296, 297, 298, 299, 300
LA VÉRITÉ SUR L’INVENTION DE LA PHOTOGRAPHIE

Nicéphore Niépce. Sa vie, ses essais, ses travaux ; d’après sa correspodance et d’autres documents inédits, par Victor Fouque, correspondant du ministère de l’instruction publique pour les travaux historiques ; membre de plusieurs académies, et sociétés savantes, etc.

Sic vos non vobis ………….
…………………………….........
…………tulit alter honores
Virgile.

Paris, librairie des auteurs et de l’académie des bibliophiles, rue de la Bourse, 10. – Châlon-sur-Saône, librairie Ferran, rue Ferran, rue de l’Obélisque, 1867.

DEUXIÈME ARTICLE.1 ([i])

Lorsqu’on veut exposer des faits scientifiques dont on ne peut rattacher les causes à un système de principes propre à satisfaire un exprit rigoureux, l’ordre chronologique de leur découverte doit être préfèré à tout autre, par la raison qu’il est conforme à la vérité ; il va sans dire que. De rigueur, au point de vue de l’histoire des sciences, on ne peut lui en préférer aucun autre ; de sorte que le lecteur d’une telle œuvre n’aura rien à désirer, si, en outre, l’auteur a étudié le passé avec l’intention de rattacher à chaque découverte tout ce qui peut avoir de l’analogie avec les faits qu’elle concerne, soit qu’il veuille reveler un mérite oublié, soit qu’il s’agisse du cas contraire où les faits rappellés relèvent le mérite de l’auteur de la découverte dont on parle.

Généralités servant d’introduction.

En appliquant cette manière de voir à l’histoire de la découverte de l’héliographie, je parlerai avant tout d’un composé que l’on connut d’abord sous le nom de lune cornée ; lune, parce que c’était le nom de l’argent, et cornée, à cause de la ressemblance apparente du composé avec la corne. Les alchimistes et les métallurgistes anciens le connaissaient sous cette dénomination. La nomenclature de Lavoisier le nomma muriate d’argent, le supposant formé d’acide muriatique et d’oxyde d’argent. Aujourd’hui il porte le nom de chlorure d’argent, parce que le chlore et l’argent en sont considérés comme les éléments.
Lorsque ce composé se produit par la réaction de l’acide chlorhydrique et lasolution aqueuse d’un sel d’argent, de l’azotate, par exemle, il appara~it sous la forme d’un précipité du blanc le plus beau, susceptibli d’éprover, sous l’influence de la lumière, unecoloration d’autant plus vive et plus rapide jusqu’au noir que la lumière sera plus vive, ou si, diffuse, l’action en sera prolongée davantage. Il y a longtemps que, dans les cours de chimie, on rendait cette propriété évidente en opérant un précipité de chlorure d’argent à l’obscuritédans un vase de verre sur lrquel on avait appliqué un papier noir découpé de manière à représenter une figure ou des caractères d’écriture. En exposant ensuite le chlorure précipité au soleil, la découpure laissant arriver la lumière à certaines parties du chlorure seulement, reproduisait en noir sur fond blanc l’image de la découpure, et l’effet frappait tous les yeux, si l’on avait enlevé le papier noir après l’insolation.
Faut-il s’étonner, d’après la connaissance de ces faits, que le physicien Charles, à la fin du XVIIIe siècle, et, au commencement de celui-ci Wedgwood d’abord et H. Davy ensuite, aient essayé de tirer parti de cette propriété du chlorure d’argent ? Mais leurs essais n’aboutirent à rien, par la raison que la conservation de l’image, une fois produite, exigeait nécessairement la séparation de la portio du hlorure qui avait été préservée de l’insolation par le papier noir dont il était couvert ; car le papier une fois enlevé, la lumière le noircissant, l’image cessait d’apparaître sur un fond blanc.
De là cette conclusion : pour obtenir l’image dessinée par la lumière dans uns chambre obscure sur une matère sensible à son action, il ne faut pas seulement une matière sensible, mais il faut encore connaître un moyen de séparer la partie insolée de cette matière, de la partie qui ne l’a pas été.
Ajoutons que, si la matière sensible était, comme le chlorure d’argent susceptible de noircir sous l’influence de la lumière, l’épreuve serait dite inverse, puisque les parties frappées alors par la lumière, dans l’image du modèle de la chambre noire oú étaient les clairs, se trouveraient, donné fussent disposés à l’image l’épreuve, reproduites en noir : en ce cas, la qualification d’inverse donnée à l’image est donc de toute justesse, puisqu’une reproduction fidèle de l’image eût exigé que les clairs et les ombres fussent disposés comme il le sont dans le modèle, pour que l’épreuve reçût la qualification de directe.
Ainsi, avant Nicéphore Niépce, on avait cherché à fixer l’image de la chambre obscure sur le chlorure d’argent, et nousavons dit pourquoi on n’avait pas réussi.
En mentionnant maintenant un second proédé, qui aurait pu être employé, si on l’eût voulu, nous aurons passé en revue tout ce qui est relatif á l’héliographie considérée avant les recherches de Nicéphore Niépce.
Dans un mémoire lu à l’Académie des sciences1 ([ii]), où j’ai examiné l’influence de la lumière sur les étoffes teintes mises dans différents gaz et le vide, je suis arrivé á la coclusion quela plupart des matières colorantes d’origine organique fixées par la teinture sur les étoffes ne sont, en général, décolorées qu’à la double condition de recevoir l’influence de la lumière dans l’air atmosphérique ou le gaz oxigène, de sorte qu’elles conservent leur couleur dans le vide éclairé par le soleil et dans l’air obscur. Une application de ce principe pour conserver les étoffes teintes, les tableaux, etc., c’est de les soustraire à la lumière du soleil au moyen de housses, si cesont des meubles, ou de rideaux, si ce sont des tableaux encadrés, de les couvrir avec des étoffes vertes, bleues foncées ou noires, et, à l’appui de cette application, j’extrais le passage suivant du mémoire précité :
« Un croisé de coton teint à l’indigo, couvert d’une bordure de la même étoffe teinte également en bleue d’indigo, mais danslaquelle un dessin blanc avait été réservé sur les deux faces, ayant reçu, pendant plusieurs années, l’action du soleil, de manière que toute laface de la bordure qui y était exposée fû entièrement passée enfauve grisâtre, a présenté le résultat suivant : lorsqu’on a eu détaché la bordure qui le recouvrait, les parties du croisé bleue correspondantes au dessin blanc de la bordure étaient décolorés par la lumière que le dessin blanc avait transmise, de manière que ce même dessin était reproduit sur le croisé, et, d’un autre côté, les parties bleues de la face de la bordure qui touchaient le croisé n’étaient pas sensiblement affaiblies.
Cette observation est donc une preuve évidente de l’influence exercée par une toile de couleur foncée, pour préserver des matières altérables par la lumière.
Je mets sous les yeux de la conférence le croisé bleue dont je viens de parler. Cette observation, faite avant le 2 janvier 1837 et plus d’un an avant la publication du procédé de Daguerre, montre qu’on aurait pu recourir á un procédé de cette catégorie comme moyen héliographique, auquel, je l’avour, je nepensais nullement alors. Si l’on alléguait maintenant que la figure de la bordure laisse beaucoup à désirer, je répondais par un second exemple, où des lettres d’une couleur orangée rabattue ont été fidèlement reproduites en rose sur une feuille de papier de cette couleur dont la matière colorante était très-altérable par les actions simultanées de l’air et dela lumière. La feuille blanche imprimée en caractères de couleur orangée rabattue recouvrait la feuille rose ; or la lumière transmise à celle-ci par la partie blanche de la première agissant avec l’oxigène de l’air, ayant détruit toute la couleur rose correspondante, tandis que la couleur rose correpondante aux lettres ne l’avait pas été, ce lettres ayant fait fonction d’écran, on voit comment les caractères orangées furent reproduites en rose sur la feuille de cette même couleur.
La conférence pourra juger de la fidélité de cette reproduction par le fait matériel que je mets sous ses yeux : je le dois à un honorable instituteur de la commune de Gentilly, qui, après l’avoir observé, m’en demanda la cause. En rapportant ces deux faits plus de quarante ans après la découverte de Nicéphore Niépce, loin d’avoir l’intention d’affaiblir en quoi que ce soit le mérite de l’illustre inventeur de l’héliographie, je veux encore le relever, en disant bien haut qu’il fut le premier à chercher par l’expérience à fixer les images de la chambre noire en recourant à des procédés de décoloration plus ou moins analogues aux deux faits que je viens de citer. Je rappelle encore avec la même intention l’esprit d’investigation qui lui suggéra l’idée, pour atteindre son but, de profiter de l’observation de Vogel relativement à la modification que subit le phosphore exposé dans le vide à la lumière ; alors le combustible se colore en rouge et perd sa solubilité dans des liquides qui le dissolvaient avant sa modification, observation que l’on a peut-être perdue de vue depuis le travail du chimiste de Vienne, M. Schrœtter. Certes, plus les les essais de Nicéphore, qui n’ont pas répondu à ses espérances, ont été nombreux, plus il a donné de preuves de son esprit d’invention, en même temps qu’il a montré à tous les savants capables d’apprécier les actes de cet esprit, combien le but qu’il a atteint était difficile à toucher ; et c’est cette réflexion qui, développée plus loin relativement au procédé de Daguerre, nous montrera l’extrême différence quil y a entre une découverte vraiment originale et un procédé qui l’a reproduite plus tard avec quelque avantage réel ; et tel est le mérite incontestable du procédé de Daguerre, quoique, dès à présent, nous fassions la remarque que ce procédé a des inconvénients, ou, en d’autres termes, n’a pas, au pint de vue pratique, tous lesavantages de l’héliographie.
En résumé, à Nicéphore Niépce revient incontestablement l’honneur d’avoir découvert l’héliographie, de laquelle dérivent la daguerréotypie et la photographie sur papier, due à Talbot.

PREMIÈRE SECTION

de l’héliographie, de la daguerréotypie et de la photographie
§1. – De l’héliographie

C’est nicéphore Niepce qui a rempli le premier les deux conditions nécessaires à fixer l’image de la chambre obscure, à savoir : 1º l’emploi d’une matière sensible à l’action de la lumière, laquelle, après avoir été appliquée sur une surface solide, est exposée au foyer de la chambre obscure, là où se peint l’image ; 2º l’emploi d’u liquide capable de dissoudre toute la matière sensible qui n’a point été modifiée par la lumière à l’exclusion de celle qui l’a été.
nicéphore Niépce, après plusieurs années d’essais, donna la préférence, comme matière sensible, au bitume de Judée, qu’il appliqua sur une plaque métallique en le pénétrant d’abord d’huile volatile de lavande, puis le faisant dissoudre dans un mélange d’une partie en volume d’huile de lavande et de neuf parties d’huile de pétrole. La plaque enduite de la solution de bitume, après l’évaporation du dissolvant, était exposée au foyer de la chambre noire ; il arrivait alors que toutes les parties du bitume que frappait la lumière perdaient leur solubilité dans l’huile de lavande et de pétrole, et que dès lors, en plongeant la plaque, à sa sortiede la chambre obscure, dans le liquide huileux, tout le bitume non insolé se dissolvait, tandis que celui qui échappait à l’action du dissolvant était la portion de bitume qui, ayant été frappée par la lumière, conservait les traits de l’image ; et la modification étant proportionnée à l’énergie de la lumière, on avait des clairs et des ombres de différents tons, qui produisaient le relief de l’image.
On conçoit que la matière du dessin était le bétume modifié qui restait fixé sur la partie de la plaque où la solution avait été appliquée.
Telle est la manière dont nicéphore Niépce a réalisé la fixation de l’image, mais là n’est pas toute la découverte.
Il s’est dit : si le bitume qui recouvre le métal représente l’image de la chambre obscure, n’arrivera-t-il pas qu’en faisant mordre par un acide le métal mis à nu après l’apparition de l’image, j’aurai ainsi une plaache gravée de telle sorte qu’en enlevant le bitume modifié qui a protégé le métal contre l’action érosive de l’acide, l’image apparaîtra, les reliefs du métal en seront les clairs et les parties creuses en seront les ombres ou les traits correspondants.
Eh bien, l’expérience a justifié la conjecture de nicéphore Niépce, et je rappelle la reproduction du portrait gravé de Georges, cardinal d’Amboise, exécuté en 1824 sur plaque d’étain, en faisant remarquer que cette épreuve est une des premières obtenues par le procédé que je viens de décrire.
On ne peut donc pas refuser à nicéphore Niépce l’invention de l’héliographie, ni celle de la gravure héliographique.
Et, quoi qu’en ait dit Arago dans la citation que nous avons faite d’un passage de son rapport, le procédé de nicéphore Niépce mérite parfaitement la qualification de méthode, car il est de toute évidence que la daguerréotypie et la photographie sur papier, de Talbot, ne font que répéter la découverte mère avec des matères sensibles différentes sur des subjectifs dont la nature peut varier.
Après avoir donné les raisons pour lesquelles nicéphore Niépce doit être considéré comme inventeur de l’héliographie, je vais examiner son œuvre au point de vue des difficultés qui naissent des matières qu’il employées, acte de justice pour reconnaître les véritables perfectionnements apportés à l’œuvre origina, sans atténuer la gloire de l’inventeur, puisqu’elle doit être considérée comme indispensable, parles raisons que nous avons données1([iii]).
La durée de de huit heures qu’exigeait l’exposition du bitume à la lumière, pour que l’image de la chambre obscure fût satisfaisante, était un inconvénient à cause des changements de la répartition des clairs et des ombres dans la reproduction del’image. Mais cet inconvénient n’était point inhérent à la méthode, comme le démontra, en 1853, le petit-cousin de nicéphore, Niépce Saint-Victor, en donnant au bitume de Judée plus de sensibilité à la lumière. Si, en outre, on tient compte de la position de nicéphore, habitant à la campagne, loin des ressources d’une grande ville comme Paris, et à une époque où la facilité des communications était si différente de ce qu’elle est aujourd’hui, de sorte que, pour réparer un accident de la chambre obscure, nicéphore n’avait que l’opticien Scotti, de Châlon et le baguier de son fils Isidore1([iv]), on a une idée vraie des difficultés contre lesquelles il alutté sanssuccomber !
Ajoutons encore que la passion de Claude pour construire des machines propres à démontrer, croyait-il, le mouvement perpétuel, mit trop souvent à l’épreuve le désintérescement de nicéphore ; si la générosité fraternelle allai trop loin, l’excellent père de famille, pénétré de ses devoirs, se croyait obligé à faire peser l’économie sur la dépense même qu’entraînaient incessamment ses propres recherches, et n’oublions pas que, commencées dès 1814, la mort seule y mit un terme le 3 de juillet 1833.
Parlons maintenant de la daguerréotypie et de la phographie.

§2. – De la Daguerréotypie

Après avoir mis hors de doute, dans l’article précédente, la découverte de l’héliographie par nicéphore Niépce, j’ai montré que Daguerre, en s’associant avec lui pour exploiter les avantages de la découverte, n’avait apporté à la société que son talent personnel et les connaissances pratiques de peintre mises en évidence par les Tableaux du Diorama ; car les perfectionnements de la chambre obscure, tout à fait étrangère à l’invention de l’héliographie, et dont cependant l’acte faisait mention, remontant à 18122([v]), et avaient pour auteur Wollaston, et quant à l’achromatisme des verres, opéré plus tard, on le devait à l’artiste Charles Chevalier.
N’oublions pas que nicéphore, en 1827 et 1828, ne vit jamais aucun essai héliographique de Daguerre, et qu’en 1835 son fils Isidore, venu à Paris pour une révision de l’acte passé avec nicéphore, que la mort avait frappé en 1833, comme nous l’avons dit, n’en vit pas davantage, et cependant alors il était de l’intérêt de Daguerre de prouver qu’il avait trouvé un procédé en réalité supérieur à celui de nicéphore, puisque dans le nouveau traité, le nom de Daguerre devait précéder celui de nicéphore Niépce. Mais ce ne fut que de 1835 à 1837 qu’après beaucoup de travaux Daguerre fut en droit de se dire auteur du procédé qui porte son nom.
Quelles conclusions tirai-je de ces faits, en m’abstenant de toute réflexion relative à la conduite de Daguerre, à l’égard des changements au traité primitif qu’il imposa au fils de l’inventeur de l’héliographie ?
La première, c’est que Daguerre jusqu’à la mort de nicéphore, n’avait fait aucune recherche qui eût trait à l’héliographie.
La seconde, c’est qu’il mit beaucoup de temps à découvrir le procédé qui porta son nom, procédé qui lui appartient incontestablement.
La troisième, c’est quincontestablement, à mon sens, il n’aurait point imaginé ce procédé, s’il eût ignoré les recherches originales de nicéphore Niépce, qui avait démontré par le fait la possibilité de fixer l’image produite par la lumière dans la chambre obscure, au moyen d’une matière sensible, de laquelle on séparait ensuite la portion de cette matière sur laquelle la lumière n’avait point agi.
Je ne puis donc admettre, d’après la manière dont je me représente l’esprit humain lorsqu’il fait des découvertes vraiment originales, que le procédé de Daguerre, quelque admirable qu’en paraisse le résultat, soit une découverte originale susceptible d'amoindrir en quoi que ce soit la découverte vraiment mére de l’héliographie.
À suivre
([i]) 1 Voir, pour le premier article, le Journal des Savants, cahier de février, p. 65.
([ii]) 1 Le 2 de janvier 1837.
([iii]) 1 Dans le premier article, février 1873, p. 81 et 82.
([iv]) 1 Premier aricle, p.76.
([v]) 2 11 de juin.